L'Arbitraire Bachir HADJALI

Rédigé dans le noir du cachot, l’appel du prisonnier condamné au secret a fini, miraculeusement, par atteindre nos rivages, comme une bouteille jetée à la mer. Peu importe la langue et peu importent les mots : il est déjà en liberté, l’emmuré dont la voix est parvenue aux oreilles des hommes libres.

BACHIR HADJ ALI

L’ARBITRAIRE
suivi de
CHANTS POUR LES NUITS DE SEPTEMBRE

Préface de Hocine Zahouane

Introduction de Mohamed Harbi

LES ÉDITIONS DE MINUIT

Sommaire

PRÉFACE

INTRODUCTION

PORTRAIT DU TORTIONNAIRE

PORTRAIT DU SUPPLICIÉ

LA TORTURE PHYSIQUE

L’ISOLEMENT ET LA TORTURE MORALE

ANNEXE

CHANTS POUR LES NUITS DE SEPTEMBRE

I. TOUCHIAT

II. ISTÎKHBAR

III. NEQLABAT

IV. ACHOUAQ

V. CHAABI

VI. M’SEDAR

VII. IKHLASS

VIII. QADRIAT

Notes

PRÉFACE

Il y a à peine un peu plus de trois ans notre pays sortait d’un long calvaire. Dans l’esprit de la plupart des Algériens, c’était, avec la fin du cauchemar colonial, le commencement d’un règne de liberté, d’une liberté à organiser. C’était d’abord la fin de tout ce qui incarnait l’arbitraire colonialiste, l’exploitation, la répression, les prisons, les humiliations et aussi la torture.

Hélas, les choses ont évolué autrement. Une vérité éclate de nouveau à nos yeux. L’Algérie a été libérée au prix de ce que l’on sait, mais les Algériens sont encore loin d’être libres.

Trois ans à peine après l’indépendance, deux ans après l’adoption de la Constitution de la République algérienne démocratique et populaire, on torture de nouveau en Algérie.

Comment et pourquoi ? C’est ce que nous indique le texte de Bachir Hadj Ali. Démocrates, révolutionnaires, lisez-le. Ce n’est pas seulement un réquisitoire ou un cri de révolte d’homme ayant subi dans leur chair les atrocités de la torture, c’est surtout le témoignage d’un homme qui veut faire réfléchir sur cette question. Car, pour notre part, nous ne nous illusionnons pas. Notre séjour de deux mois dans les cachots de la Sécurité militaire (ce que nous y avons vu, subi et entendu) a jeté un éclairage nouveau sur le problème de la torture dans notre pays. Après la période de la résistance biologique contre la mort, maintenant que nous sommes sortis de la côte fatale de l’épuisement physique, nous avons réfléchi longuement, cette fois-ci d’une manière critique plus approfondie, à cette question. Le phénomène malheureusement n’est pas accidentel. Bien au contraire il est le fruit d’un système implacable et organisé. Que ce soit à la villa du Quartier général à Poirson (El-Biar), à l’ancienne villa de la D.S.T. d’Air de France à Bouzaréah ou à l’ancienne villa Kerclaude à Oran, les dispositifs, à quelques variantes près, présentent le caractère uniforme de systèmes organisés : salles de torture aménagées, système de la baignoire, dispositif d’électricité, manches de pioches taillés pour la suspension en chien de fusil, crochets pour la pendaison au plafond, « casque allemand », nerfs de bœuf, bandeaux faisant office de cagoule, il nous faut passer sur ce répertoire qui est loin d’être épuisé.

Deux hommes président d’une manière directe à cette organisation scientifique de la torture : Khelif, alias commandant Merbah, ancien membre des Services de renseignement du M.A.L.G.1 à Tunis, responsable nominal de la Sécurité militaire, et Benhamza (alias capitaine Amirouche), ancien élève à l’école militaire de Saint-Maixent (pendant notre guerre de libération) où il a certainement bien appris ses leçons de guerre psychologique, responsable de ce qu’il nomme le domaine opérationnel.

Au bas de l’échelle viennent de nombreux autres responsables « exécutants ».

Quels sont les mobiles qui font agir ces hommes, qui dictent leurs comportements et les raisons de la jouissance sadique de certains d’entre eux pendant les séances de tortures ?

La conclusion est que ces mobiles et ces raisons sont dans le système lui-même. La torture, aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, que ce soit à l’époque de l’Inquisition ou sous le règne des régimes fascistes, a toujours été inséparable du contexte socio-politique.

Pour la situation présente en Algérie, elle est liée aux contradictions qui secouent de nouveau notre société et aux procédés anti-démocratiques qui prévalent dans notre pays. C’est ainsi que nous distinguons deux catégories hiérarchisées dans le corps des tortionnaires : il y a ceux qui acceptent de faire de cette sale besogne leur « gagne-pain », et ceux qui ont à défendre, consciemment ou non, des positions sociales et des privilèges que leur confère le pouvoir de tels appareils.

Comme partout ailleurs, les premiers se retranchant derrière leur rôle d’exécutants, les seconds, eux, trouvent des fondements à leur action dans l’arsenal idéologique de l’Occident capitaliste, dans sa croisade anti-socialiste. A côté de leur langage ordurier, « fils de p... », etc., apparaissent constamment deux vocables politiques : « subversion » et « agents de l’étranger » qui donnent une idée de la nourriture spirituelle de ces chefs tortionnaires.

Déjà avant ce jour, en 1955, nous avons eu à subir la torture, des mains de la D.S.T., et la répression dans les prisons colonialistes. C’était dans la nature des choses. Le contraire aurait plutôt étonné.

Par la suite, dans les maquis de la Wilaya 3, nous avons vécu la plus effroyable des histoires macabres qu’ait connues la révolution : la liquidation de 2 500 officiers, sous-officiers, soldats et moussebiline2, maquisards, sous la tragique et calomnieuse accusation de « Bleus »3. Certains ont vu dans cette affaire un accident de l’histoire. Erreur : l’histoire est faite par les hommes. Et, comme le souligne Bachir Hadj Ali dans son texte, c’est dans les systèmes sociaux et les régimes politiques que se situent les germes de la violence.

Démocrates, révolutionnaires, prenez connaissance de ce témoignage. Il est de l’intérêt des forces démocratiques que le voile se lève sur ce mal que la plupart des hommes condamne et qui continue pourtant d’exister. La barbarie, en changeant de forme, se perpétue. Elle loge dans les quartiers résidentiels où des hommes que vous côtoyez peut-être tous les jours se livrent à la torture. Faut-il les plaindre, faut-il les haïr ? Là n’est pas la question. Nous connaissons trop pour notre part les raisons profondes de la torture pour nourrir du ressentiment et de la haine contre ces individus anti-sociaux, comme nous sommes trop marqués physiquement pour éprouver à leur égard de la pitié. L’important avant tout est de trouver un remède. Et l’intérêt majeur du témoignage de Bachir Hadj Ali est qu’il invite tout homme de progrès à y réfléchir.

Or tout le monde sait que la fin de la pratique de la torture ne résultera ni de condamnations morales, ni de mesures administratives, ni de déclarations officielles à l’intention de l’opinion. Lors de la crise de Kabylie, cette question se posa au Bureau politique du F.L.N. après qu’un paysan d’Azazga eut trouvé la mort sous la torture. Il se trouva malheureusement des éléments, dont M. Boumaza, le porte-parole du gouvernement actuel, co-auteur de la Grangrène, pour affirmer que la torture était nécessaire. A la session du Comité central qui précéda celle de juin 1964, un rapport établi par une commission spéciale et portant sur la situation en Kabylie fut retiré de la discussion sous les pressions de dignitaires du régime actuel parce qu’il faisait cas des « dépassements » des services de sécurité dans cette région et de leur incidence sur le moral des populations.

Voilà qui fixe sur les illusions que nourrissait la gauche du F.L.N. quant aux possibilités d’éliminer la torture uniquement par la lutte à travers les appareils.

La réalité est que la pratique de la torture est virtuellement inscrite dans la logique de ces appareils mêmes. Quand les masses sont exclues de la vie politique, aucune garantie n’est offerte au citoyen de ne pas être torturé. Les textes officiels redeviennent un simple vernis qui ne cache même pas le peu de respect qu’on accorde aux libertés fondamentales les plus élémentaires. Il n’est pas d’homme de pouvoir qui ne finisse par trembler sous la menace de ses propres appareils de répression. En livrant à l’opinion ce témoignage, Bachir Hadj Ali veut montrer comment, lorsque disparaît le contrôle populaire, naît et se développe la torture à travers le processus de l’arbitraire.

Expression barbare du mépris des droits de l’homme, nous savons tous qu’elle ne disparaîtra qu’avec l’instauration d’un véritable pouvoir démocratique du peuple. L’Algérie est certes libérée du colonialisme, mais le peuple algérien en est encore à attendre quelques lueurs de la démocratie.

Démocrates, révolutionnaires, il faut faire en sorte que la parole lui revienne !

Le 1er novembre 1965.

Hocine ZAHOUANE.

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INTRODUCTION

Mon arrestation remontait déjà à quinze jours. Avec Boualem Makouf, Haidar Hassani et Hamida Djazouli nous étions au secret, isolés dans des cachots hermétiquement fermés, sans aération aucune. C’était le mois d’août. Nous étions dans de véritables étuves. L’eau suintait sur les murs. En proie à des coliques néphrétiques et à des rhumatismes intercostaux, séquelles d’une tuberculose, le bras gauche ankylosé depuis trois jours, j’engageai de concert avec mes compagnons une grève de la faim pour protester contre l’arbitraire de mon arrestation et des conditions de détention moyenâgeuses. Avisé de mon état de santé, le colonel Chabou vint me rendre visite pour me demander de mettre un terme à la grève de la faim. Khelif-Merbah, directeur de la Sécurité militaire, et le capitaine Benhamza l’accompagnaient. « Nous ne sommes pas responsables de votre arrestation, me dit-il en substance. Boumedienne n’était pas au courant. Nous avons simplement demandé à la P.R.G. de vous surveiller. C’est votre droit de ne pas être d’accord avec nous. Vous avez dû constater que nous ne sommes pas des tortionnaires. Nous respectons la légalité. Nous allons d’ailleurs vous libérer, mais nous ne voudrions pas que vous sortiez dans cet état physique. J’ai donné des instructions pour qu’on améliore vos conditions de détention en attendant que les autorités judiciaires régularisent les erreurs de la P.R.G. Donnez-nous le temps de nous débarrasser des séquelles du passé. » J’ai refusé de lever la grève, l’argument du respect de la légalité me paraissant dérisoire Quelques jours plus tard, notre sort fut pourtant amélioré. En plus de notre transfert dans une salle commune, l’autorisation de correspondre avec nos familles, de recevoir la presse, d’être ausculté par un médecin nous fut accordée. Les promesses du colonel Chabou semblaient prendre corps, quand un soir, vers 23 h 30, Boualem Makouf fut extrait de la salle commune sur ordre du capitaine Benhamza et soumis toute la nuit à la question : le masque tombait.

Au lendemain du 19 juin, les couches dirigeantes algériennes dans leur majorité avaient développé un véritable culte de la personnalité à l’envers. Incapables de surmonter la diversité de leurs origines sociales et de s’arracher à l’emprise du passé, les principaux dirigeants, cohue tirant l’Etat dans toutes les directions, symbolisant chacun l’arbitraire dans son propre milieu, se sont empressés de charger le président de la République de toutes les fautes d’une période. Mis devant la tâche impossible de répudier certains traits du système pour mieux sauver le système lui-même, ils ne pouvaient s’en tirer, continuer leur fuite en avant qu’en les présentant comme accidentels. Et qui d’autre mieux que l’individu peut incarner l’accident dans l’histoire ? Qui mieux que l’individu peut, en servant de bouc émissaire aider un groupe, une caste, à masquer sa fonction sociale réelle ? Qu’on se souvienne du sort que d’autres dirigeants, en d’autres circonstances, ont réservé à des patriotes responsables, à Abbas Laghrour, à Abbane Ramdane, et tant de héros obscurs.

Le récit de Bachir Hadj Ali, vient, au-delà de l’épreuve personnelle, nous ramener à une appréciation démystificatrice, quand bien même serait-elle douloureuse, des réalités de notre pays. Nos structures sociales continuent à véhiculer des comportements et des pratiques d’un autre âge, comportements et pratiques perpétués par des couches dirigeantes forgées dans la violence, exclusivistes, rompues aux méthodes du centralisme bureaucratique, hantées à tous les échelons de la hiérarchie par la peur des lendemains.

L’arbitraire en Algérie n’a jamais été un monopole. Comme le note avec pertinence Bachir Hadj Ali, il n’est ni le fruit d’une contagion étrangère, ni la conséquence d’une substitution des rôles entre gestionnaires d’hier et gestionnaires d’aujourd’hui. L’analyse qu’il fait est nôtre. Elle n’est pas simplement théorique : elle est vérifiée par l’expérience que nous avons vécue durant la guerre.

L’arbitraire n’est pas fortuit : il est inscrit dans le développement des nouvelles couches dirigeantes. Leur mode de domination n’est certes pas garanti par la propriété privée. De ce fait, elles cherchent à surmonter leur dispersion, leur compétition qui ne peut être qu’anarchique, par la violence en leur propre sein comme à l’égard du peuple exclu de la gestion de ses propres affaires. Les épurations, les luttes fractionnelles que connaît le F.L.N. depuis 1954 constituent à cet égard une preuve irrécusable. Les solidarités locales et régionales, effet et cause d’une unité nationale imparfaitement affermie, interfèrent avec ces phénomènes négatifs et en compliquent les manifestations à l’excès. L’expérience est donc concluante. Il est vain de vouloir embrasser toutes les distinctions, de vouloir les comprimer. Il est illusoire de croire qu’on peut résoudre les antagonismes sociaux par les mesures administratives ou par la répression. La composition sociale et idéologique de notre peuple ne s’y prête guère. Son besoin profond de liberté exprimé sous différentes formes actives et passives depuis 1962 s’y oppose. La structure même de l’appareil de gestion, l’hétérogénéité des couches dirigeantes suscitent des tentatives permanentes de confiscation du pouvoir au profit de groupes fermés, créant ainsi des conflits périodiques.

L’Algérie affronte aujourd’hui les problèmes de son passage à l’époque moderne. L’insuffisance de cristallisation des classes sociales, conséquent à un faible degré de développement de la base matérielle, constitue déjà un obstacle objectif à leur solution. L’exclusion des masses populaires de la participation au pouvoir renforce cet obstacle. Elle provoquerait, si elle devait persister, le retour vers des formes de vie qui ne peuvent en aucune manière aider l’Algérie à rattraper son retard. La démocratie au niveau de l’économie et de la politique, de la production et du pouvoir, est la seule voie permettant l’émergence et la solution des questions fondamentales qui se posent. Les germes de réorganisation des institutions que recélait en elle l’autogestion s’étiolent dans le cadre d’un Etat vulnérable à toutes les pressions, car soustrait au contrôle populaire.

Le chemin du salut passe par le triomphe des libertés démocratiques. Ecarter cette perspective ou renoncer à lutter pour elle, c’est accepter d’être libéré individuellement de toute garantie et de voir tout le pays vivre sous le signe de la stagnation et de la crise permanente.

Ce livre décrit le sort de tous les citoyens de notre pays soumis à un pouvoir sans frein assumé par des hommes qui en assimilent l’exercice à l’usage, la jouissance et la libre disposition des biens de la nation et des personnes.

Comme l’a noté Auguste Comte dans une formule saisissante : « L’empire de la force physique et l’exploitation de l’homme par l’homme sont deux faits contemporains correspondant entre eux ; le dernier est la conséquence de l’autre ; l’empire de la force physique et l’exploitation de l’homme par l’homme sont la cause et l’effet de l’état d’antagonisme. L’antagonisme ayant pour cause l’empire de la force physique et pour résultat l’exploitation de l’homme par l’homme... »

Alger, 3 novembre 1965.

Mohamed HARBI.

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L'arbitraire

« Ceux qui vivent, ce sont
ceux qui luttent... »
(Victor HUGO.)

Une merveilleuse voix de contralto venue des profondeurs du Nil emplit le silence pesant. Un appel tardif à la prière s’élève, ponctué par un bruit sourd de bottes, cisaillé par le va-et-vient des verrous à bout de nerfs. Le cœur chavire : chacun s’attend au calvaire. Un homme ou une femme va être soumis, dans un moment, à la question.

Un cri de bête, étrangement humain, perce les murs épais de la cave grise et nous glace, à demi-étouffé par la masse élastique d’une cacophonie assourdissante : un haut-parleur, au maximum de sa puissance, tente de couvrir les cris. L’enfer est allumé. Il fonctionne et les yeux de ses servants sont injectés de sang. Nos tortionnaires s’adonnent immodérément à l’alcool.

Nous sommes dans l’Algérie indépendante, encore toute marquée par le supplice et les crimes des Faulques et des Charbonnier. Les Faulques et les Charbonnier algériens leur ont succédé.

Ce témoignage se veut le prolongement et le pâle reflet de nos protestations inarticulées dans les profondeurs glacées ; du combat secret livré contre la mort couleur des étangs endormis, aveuglants de lumière ; de la lutte menée par la dignité blessée face aux humiliations, aux insultes et aux coups des spadassins enlaidis par la colère et la méchanceté.

Le lieu du supplice — parmi tant d’autres — est dans la banlieue algéroise. Il est entouré d’arbres, d’oiseaux et de barbelés. Il est situé dans un quartier résidentiel, non loin des somptueuses villas des ministres Boumaza, co-auteur de La Gangrène et Bitat (dont j’ai évoqué la figure dans la Complainte de Baba Arroudj en décembre 1960) exactement à Poirson, quartier général de la Sécurité militaire, sur l’artère qui relie le boulevard Bougara au chemin Beaurepaire.

L’installation française a été conservée, les méthodes actualisées pour l’infâme besogne. De là à invoquer l’héritage colonial, il n’y a qu’un pas. A leur décharge, il faut dire que nos tortionnaires n’ont pas osé le franchir. Ils n’ont jamais fait allusion à la « gégène » des parachutistes français. On les comprend. Cherchant une justification à ses réactions de chat sauvage, la Gouape m’a dit un jour : « Si tu travaillais un mois ici, tu serais aussi sauvage que nous. »

Que la vague coloniale, après ses flux et reflux dévastateurs et son retrait final désordonné ait laissé dans notre inconscient collectif un goût amer de violence et déposé sur notre sable un amas d’habitudes condamnables, rien n’est moins douteux. Mais, pas plus que la torture ne fut introduite dans le corps expéditionnaire par les légionnaires allemands, elle n’est le simple prolongement du cataclysme qui s’est abattu sur l’Algérie pendant cent trente-deux ans et, singulièrement, pendant la guerre de libération.

Fruits pourris de l’arbitraire, telle est la torture, tels sont les tortionnaires. Fruits pourris des sociétés divisées en classes, manifestation suprême du terrorisme, exercé par l’appareil répressif des classes exploiteuses au pouvoir contre les forces montantes, la torture fut codifiée dans les siècles de l’Inquisition. Les châtiments horribles que les religions promettent au pécheur le jour du Jugement dernier reflètent le raffinement féodal du supplice.

La torture a survécu aux hommes généreux qui ont mené campagne contre elle. Voltaire a lié son nom à l’affaire Calas mais le monde a connu d’innombrables affaires Calas depuis le XVIIIe siècle. La torture est encore au service de la « justice » dans tel pays arabe : on ampute le bras du voleur, on lapide la femme adultère en Arabie Séoudite.

Les nazis l’utiliseront à une échelle démentielle et Massu l’érigera en système, au grand jour, dans la bataille d’Alger en 1957-1958. Mais, à la minute même où Larbi Ben M’Hidi, Maurice Audin et Ali Boumendjel succombaient aux sévices, dans des caves parisiennes et dans certaines maisons de la Casbah d’Alger, des hommes se réclamant du F.L.N., torturaient les contre-révolutionnaires, des M.N.A. ou des harkis et inversement, tandis qu’on égorgeait des révolutionnaires, intellectuels ou communistes, dans certains maquis pour leur seule qualité d’intellectuels ou communistes et qu’on coupait les nez de villageois pour des motifs souvent futiles.

Après l’indépendance, en violation de la Constitution, le commissaire H... martyrisait, dans ses oubliettes, des membres du F.F.S., tandis que des groupes du F.F.S. faisaient malheureusement de même dans certaines régions de Kabylie. Le silence à gauche couvrait le cri des suppliciés ; les démarches vaines au niveau des appareils administratifs servaient, dans certains cas, d’alibi et de calmant et, dans le meilleur des cas, chez des révolutionnaires honnêtes, révélaient une infirmité politique inquiétante, la rupture dans les actes et au sein du mouvement, entre la lutte pour le socialisme et l’exigence d’une vie démocratique réelle. Cette rupture explique aussi l’insuffisance de la riposte populaire le 19 juin.

Voici qu’aujourd’hui la pratique de la torture se généralise. La petite bourgeoisie, à la tête du combat anti-colonial, réglait les problèmes par des mesures autoritaires. Incrustée au lendemain de l’indépendance dans les appareils de l’Etat, renforcée par la promotion gaulliste, la fraction bureaucratique de la petite bourgeoisie utilise ses sbires, éléments déclassés ou ratés, issus de toutes les couches sociales, à terroriser l’avant-garde en formation parce que, seule, elle a mis radicalement en cause le putsch du 19 juin après avoir désigné4 cette couche sociale comme l’obstacle intérieur premier à la Révolution socialiste.

Contrairement à la classe ouvrière, jeune d’âge et insuffisamment cristallisée, à une bourgeoisie faible et sans audace, à une féodalité mourante, la fraction bureaucratique de la petite bourgeoisie n’a aucune tradition. Elle n’a pas le sens de l’honneur. Elle a largué par dessus bord le patrimoine moral et social légué par notre peuple.

Se tenant camouflée sur une position sociale inconfortable, avec d’un côté une bourgeoisie dont elle jalouse le niveau de vie et cherche à éviter l’impopularité, de l’autre les travailleurs dont les perspectives et le combat gênent ses assises, son ascension, et lui interdisent tout avenir, elle découvre l’abîme de sa faiblesse sociale, son incapacité à dépasser le stade artisanal de la pensée politique ; elle étale ses oscillations, son instabilité, sa duplicité, de peur qu’éclate au grand jour son divorce avec les forces vives de la nation, avec les forces socialistes et progressistes du monde. D’où son autoritarisme, alibi d’impuissance, sa propension à utiliser la force pour régler — pense-t-elle — les problèmes, la répression, la torture et la démagogie sociale. Elle dénonce la torture qu’elle ordonne et les tortionnaires qu’elle couvre. Elle prêche la morale et ferme les yeux sur les pillages que ses policiers ont effectués dans nos affaires. Elle parle d’humanité et empêche les familles de voir leurs enfants emprisonnés depuis des mois. Elle fait des avances au parti communiste de l’U.R.S.S. dans la semaine où ses hommes de main insultent Lénine et la Révolution d’Octobre et étranglent, avec le foulard huilé de la torture, les gorges des anciens membres du P.C.A.

Lecteur, quand tu pénétreras dans la galerie des portraits de nos tortionnaires, regarde derrière chaque tableau. L’hypocrisie, la lâcheté, la sournoiserie, la méchanceté bestiale de ces monstres à figures d’hommes ne leur sont pas exclusives. Dans cette période d’aiguisement de la lutte entre les travailleurs et cette fraction de la petite bourgeoisie une question se pose avec force pour la Révolution : qui prendra la tête du mouvement, qui rassemblera les forces démocratiques et populaires pour parfaire l’indépendance nationale, avancer vers le socialisme, dans le respect des libertés démocratiques ? C’est dans de telles périodes historiques que les caractéristiques, la pensée et le comportement de chaque classe ou couche sociale apparaissent avec force. Pour cette fraction bureaucratique de la petite bourgeoisie, ces traits sont dessinés avec un relief saisissant par l’attitude de ses hommes de main dans les caves aux tortures où leurs ombres mystérieuses et énormes se projettent sur les murs et le plafond bas. Et les interrogatoires, dans l’eau et le courant, à froid, ou sous les coups, nos silences ou nos cris de torturés, étaient, quant au fond, des manifestations de cette lutte de classes.

Condamner les portes des caves noires, détruire les tuyauteries, arracher les fils, rendre aux pioches leurs manches, certes. Mais il est tellement aisé de refaire les gestes contraires. Les racines du chancre seront extirpées si le peuple dresse l’oreille, ouvre les yeux, parle haut. Une opinion publique informée, active, voilà la garantie, au sein d’une vie démocratique, absente jusqu’ici de notre passé et de nos traditions. La dignité des citoyens, y compris de nos tortionnaires, sera alors respectée. Mais le supplice de l’homme par l’homme ne prendra réellement fin qu’avec la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme. Même dans cette société nouvelle, prenons garde de séparer la cause du socialisme des acquis démocratiques et de la démocratie vécue.

En attendant, mon cher M., une démarche, une lettre de protestation, une simple information, peuvent frapper de paralysie le bras du bourreau.

Isolé du monde des hommes civilisés, dans un océan de souffrances atroces et de tourments déchaînés, j’ai eu l’occasion de mesurer les effets de la pression du peuple, une fois qu’il a su, même s’il reste passif, et il finit toujours par savoir. Abraham Lincoln concluait sa fameuse apostrophe ainsi : « On ne peut tromper tous les hommes tout le temps. »

Ce mardi 21 septembre, ce soir, au moment où à Poirson on torturait à tour de bras, hommes et femmes, Boumaza, dans une conférence de presse, annonçait mon arrestation et celle de Hocine, me calomniait en disant que j’étais un résistant de l’extérieur, alors que, il le sait très bien, j’ai lutté sur le sol national sept ans et demi dans la clandestinité, échappant souvent aux parachutistes, à leurs tortures et à leur mise à mort. Ce soir du 21 septembre, je résistais à ses amis spadassins qu’il couvrait de sa voix. Pour reprendre le jugement porté sur Thiers par Marx : son pensum médiocre et d’un vide effarant n’a pas empêché le peuple de savoir.

« Un seul moyen de s’en sortir : dire la vérité. » Inscrite sur le mur de la cave, face à la baignoire, cette invitation à « vendre » les militants en liberté, ce mariage de la vérité et de la lâcheté, prennent à mes yeux une autre signification, celle-là impérative : ne rien révéler aux tortionnaires, vivre pour demain, témoigner.

D’où j’écris ce texte, je suis prisonnier, à la merci des hommes que j’accuse et du système que je condamne. Je les connais, je sais le prix qu’ils donnent à la vie d’un homme ; je sais les risques courus. Ils ont mille et un moyens de me supprimer et de donner des explications « correctes ». Un jour la Gouape m’a dit : « Nous pouvons faire un procès-verbal d’évasion, te mettre dans un cachot, te faire condamner à mort par contumace, procéder à ton « arrestation » deux mois après, et te faire fusiller légalement. » Ils peuvent me torturer de nouveau.

Ils ne connaissent pas Pascal et personne ne le leur reproche. Mais les témoins de Pascal troubleront leurs nuits tant qu’ils vivront et le témoin du XXe siècle n’est jamais seul. Des millions d’hommes et de femmes l’entendent à l’instant même où il se décide à parler. Ces hommes et ces femmes, d’Algérie et d’ailleurs, mêlés dans l’amour que je porte aux miens, je sentais et je sens leur présence invisible, malgré l’isolement. Sous l’eau qui tue, au milieu des flammes souterraines, alors que mes doigts gonflés de sang s’enlaçaient sous la pression des entraves pour se prouver qu’ils étaient palpitants de vie, je distinguais, derrière le prisme des larmes impossibles à refouler, le fil ténu, solidairement lancé de l’extérieur et par l’intermédiaire duquel je m’accrochai de toutes mes fibres au monde des hommes vivants, combattants de la liberté.

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PORTRAIT DU TORTIONNAIRE

Dans cet univers de la jungle il y a des degrés dans la sauvagerie.

Au bas de l’échelle se trouve le Sanglier5, tête d’épingle sur un bloc très brun de chair et de graisse. Ses mains sont des raquettes de cactus plantées de doigts boudinés, velus. Homme des mains, homme de main, venu tout droit des âges de la préhistoire, il ne lui manque que la barbe hirsute, la peau de bête et la massue de nos livres d’histoire.

Il crie, ricane, crache. Il ne parle pas. Il aboie. Son vocabulaire se réduit à quelques phrases usuelles. Il sait dire : « Mets-toi à table, crache tout. » Il fait son métier avec zèle, sans nuances. Il ne s’embarrasse pas, comme le Rouquin, de paroles sur la morale et le socialisme. Il ignore ces notions. Il torture pour vivre et manger.

Il grogne dans ma direction : « Sale communiste » et son poing, bolide lancé à toute vitesse, frappe, frappe, chaque fois plus fort. Mon silence lui est insupportable. Les cris le stimulent, comme l’encens les possédés. Les hurlements le mettent en transes et la graisse de son ventre tremble et se déverse en plis sur sa ceinture.

Ses chefs le laissent rarement opérer seul. Il est tenu en laisse. Il a sans doute causé quelques « accidents ». Au cours de l’opération « manche de pioche », son regard était fixé sur les yeux du Rouquin (Benhamza), le grand chef de Poirson.

Je me suis souvent demandé pourquoi la puissance de frappe du Sanglier sur mes côtes variait du simple au double. J’ai compris, un jour, qu’il était commandé à distance par le regard. On le lâchait, mais on guettait le moment où il accédait dans sa frénésie à la condition psychique du tueur, pour le briser. Le Sanglier est une machine à broyer les hommes fonctionnant sous surveillance, sauf dans le cas où la mort de la victime est décidée plus haut. Alors, on peut compter sur lui. Il est capable d’agir seul, avec célérité.

Le Rouquin est à la tête de cette usine. Il se veut « main de fer dans un gant de velours ». Peu intelligent, borné, sectaire, sans culture, ressassant certaines formules stéréotypées du genre « Je suis réaliste », « On ne prêche pas un convaincu », il se place lui-même « à gauche » du 19 juin. C’est un tortionnaire « socialiste », soucieux de l’unité des militants révolutionnaires, au sortir de la baignoire.

Il m’accueille à mon arrivée, apparemment affable, calme, presque correct, me parle en kabyle et brusquement se montre soucieux du logement de Boualem Khalfa. « Où est-il ? » Je réponds : « Je ne sais pas, et dans tous les cas je ne te le dirai pas. Le nif kabyle, tu en as entendu parler ? » Il m’en voudra terriblement de cette question. Il est soucieux de la santé de Hadjères Sadek et de Benzine Hamid, de leurs conditions de vie : « La clandestinité est une forme de mendicité ; on va de porte à porte. Donne-moi un mot et les adresses ; j’irai les rassurer et rien ne leur arrivera. » Je ne réponds pas.

Le Rouquin cherche à flatter ses hôtes « cultivés » ; il les respecte, regrette d’avoir à les livrer à la « passion » de ses hommes. Mais il ne prêche plus, devant l’échec. Il se déchaîne avec son nerf de bœuf toujours à la main. Il insulte « politiquement » avec les mots : « fripouille », « crapule ».

Il préside certains interrogatoires « à chaud » ; il questionne souvent « à froid ». Il lui arrive de mettre la main à l’ouvrage. Il m’a contraint à quelques plongées, m’étouffant avec ma chemise. Il mesure — question d’habitude — au jugé les temps de plongée, les répits entre chaque immersion, minute l’application de la douille sur le cœur, il abrège parfois le supplice mais crie souvent : « Qu’on le torture jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Il dose les sévices et élabore la torture morale. C’est sa façon d’être intellectuel et humain.

Les « exploits » de certains de ses collègues en d’autres pays le rendent jaloux. Un jour il dit : « Alleg est à Paris ? On va lui faire le coup de Ben Barka ! »

Il est vaniteux. Il répète souvent qu’il était dans le secret du 19 juin et qu’il l’a préparé. Il annonce le ralliement de X, l’effondrement de Y. Il bluffe grossièrement. Il m’a menacé du sérum de vérité. « Je suis maître de ta vie. » Je l’ai surpris, fusillant du regard le Sanglier parce que la douille électrique resta longtemps sur mon cœur. Il s’en aperçut et ordonna une autre application. Son autorité et celle du Sanglier devaient rester intactes Mais, trop tard, j’avais repéré son point faible : il ne pouvait pas pour le moment ordonner ma mort, malgré son désir. Il la craignait.

Si, par malheur, l’Algérie devait un jour posséder ses camps de Buchenwald ou rouvrir celui de Djenien-Bou-Rezg, le Rouquin serait à son aise dans un rôle de directeur.

Entre le Sanglier et le Rouquin, il y a trois animaux dissemblables.

El Halouf (le Cochon), bien nourri, bedaine à trente ans, avec des airs de faux dur. Il jette dédaigneusement la cendre de sa cigarette dans ma bouche dès mon retour à la surface de l’eau, il dirige le jet d’eau sur mon nez pour m’empêcher de respirer ; il sautille sur mon ventre gonflé d’eau. Mais il m’offre du thé ou de la limonade aux interrogatoires « à froid » ; il s’étonne que je refuse. Il extrait péniblement de sa bouche baveuse un rire gras en réaction aux plaisanteries grossières de ses amis. Il est sale, débraillé, glouton. Il est dégoûtant et pitoyable.

Belzébuth, le singe de Mouzaïa, officier enquêteur, est venu au monde probablement avant terme. Son retard physique et intellectuel est assez considérable. Il en souffre intérieurement et se venge sur les torturés Il est ambitieux et vantard par inculture, sadique et méchant par bêtise et complexe. Il est maigre, petit, mal nourri et vilain. Quel que soit son vêtement, il est fagoté. Le succès le grise facilement ; il sautille nerveusement pendant les tortures, la bouche de travers, ses yeux hypocrites et malades cachés, jour et nuit, derrière des verres fumés. Il est envieux. Il m’a montré mes lentilles cornéennes saisies sur moi, m’a questionné sur leur prix ; je ne les ai plus revues. Il s’est vengé ainsi de ses échecs et de mes silences.

Il a des accents sincères quand il parle de sa jeunesse pauvre, du temps où il recopiait le dictionnaire Larousse, faute de pouvoir l’acheter. Ces retours vers son enfance paysanne sont très rares. Dans ce monde de médiocres, ce Rastignac de bas étage a les dents longues. Grimper, grimper par tous les moyens, pense le singe. Il étale son savoir littéraire qui se réduit à Koestler. Il est antisoviétique et anticastriste. Il est allé à Cuba et en U.R.S.S., dont il garde, dit-il, de mauvais souvenirs. Il refuserait d’aller combattre en Palestine, mais il est prêt à combattre au Sud-Vietnam, aux côtés du F.N.L. Bavardages pour faire oublier qu’il est membre de la brigade qui torture les alliés algériens du F.N.L.

Je lui dis un jour : « Le plus sûr moyen de perdre une cause, c’est de la défendre par la torture. » Il me répondit : « Et la longue marche des Chinois ? »

Habilement, il m’a suggéré le suicide en cherchant à faire naître en moi une psychose d’angoisse. Il est le type de l’homme « socialiste » englué sur les positions idéologiques petites-bourgeoises. Il est sans scrupules et lâche.

Enfin voici le chat sauvage, dit la Gouape, petit, jeune mais sans âge, agité, grossier à l’égard même de ses subordonnés, aimant commander et être obéi, un James Dean avec en moins cette pureté dans le regard, ce message innocent et durable de l’enfance, marqué par la dureté des traits façonnés par une longue pratique du gangstérisme.

Je vois encore ses yeux rouges, le rictus de sa bouche, j’entends ses insultes, allongé sur l’eau, je serre les dents, refusant d’obéir à ses ordres répétés : « Ouvre la bouche. » Je le revois me gifler plusieurs minutes, mes poignets liés, ses doigts assassins s’approchant de ma gorge, réfrénant une folle envie de serrer ; mon silence le fait enrager.

En pleine crise, il est capable de tuer un enfant. C’est une graine de fasciste.

Il est de l’intérêt du tortionnaire de faire disparaître le torturé, que ce dernier ait parlé ou non. Le supplicié est un témoin gênant. Mais le tortionnaire espère toujours que le torturé passera aux aveux. De plus, il craint les suites politiques d’une mort, autrement dit, l’opinion publique.

Ben M’Hidi, Audin, Boumendjel et vous tous, disparus de la bataille d’Alger, jetés à la mer, de la Corniche, votre souvenir, sentinelle populaire, veille sur nous en ces jours sombres. Personne n’est mort à Poirson en septembre, à ma connaissance, et pourtant nous étions entourés de tueurs.

Le tortionnaire méprise profondément l’homme. En même temps qu’il le craint. Entre le mépris et la crainte, il y a un rapport dialectique, contradictoire. Plus le tortionnaire méprise le torturé, moins il le craint. Plus il craint le torturé, moins il le méprise. Il pense que le supplicié sera d’autant plus écouté et cru demain qu’il n’a pas cédé aux tortures aujourd’hui.

Quand certains interrogatoires « à froid » se prolongeaient, monologue monotone, mêmes questions, mêmes silences, je disais au Rouquin ou à Belzébuth : « Finissons-en, nous perdons du temps, descendons à la baignoire. »

Ils me regardaient et je décelais dans leurs. regards de la haine et une nuance de respect ; et ils me répondaient : « Nous savons que tu ne parleras pas sous la torture. »

Respect et haine du torturé, aujourd’hui silencieux, demain accusateur. Ces deux sentiments vont cohabiter chez le tortionnaire. Cette haine est dictée par la peur du peuple qui veille et demandera un jour des comptes. Ce respect, combien fugitif, c’est, en définitive, ce qui lie par moment ce petit monde de monstres au vaste monde des hommes, ce qui nous fait rappeler, à nous torturés, que nos bourreaux ont été enfantés par une femme et qu’ils ont peut-être une épouse et des enfants.

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PORTRAIT DU SUPPLICIÉ

Il y a, schématiquement, trois comportements devant le supplice.

Le refus jusqu’au bout, quoi qu’il puisse en coûter de parler, les aveux partiels ou déformés et la capitulation totale. Cette dernière attitude est rare. La capitulation totale s’obtient souvent sans torture ; les prisonniers ont cédé tout simplement par peur ou par calcul.

Tous les détenus de Poirson appréhendent le supplice physique. Ils ont peur de ne pas en sortir vivants, de mourir jeunes, de ne plus revoir leurs familles. Certains craignent surtout de livrer les secrets enfouis dans leurs poitrines. C’est parmi ceux-ci que se rencontrent les meilleurs exemples de résistance physique et morale. Quelques-uns, néanmoins, finissent par céder sur tel ou tel point, croyant en finir ainsi avec le cauchemar. Mais ils seront plus torturés que ceux qui ont résisté farouchement. Au départ, ils n’étaient pas préparés à cette phase politique de la lutte révolutionnaire, parfois pour des raisons familiales qu’il serait inhumain de vouloir ignorer. D’autres tiennent tête. Ils se sentent rarement seuls dans leur isolement ou dans l’enfer. Leur volonté est plus ancrée, leur confiance plus solide, leurs convictions plus profondes.

En arrivant à la cave, je commençais à douter de ma résolution de ne rien dire. La mort coulait dans la baignoire. Je me suis demandé par la suite pourquoi j’avais obéi sans protestation à l’ordre de me déshabiller entièrement, pourquoi je n’avais pas opposé de résistance aux coups. Désir de ne pas se laisser dévêtir par les autres, conscience de la vanité de toute opposition physique ? Sans doute. Mais crainte aussi de provoquer des animaux féroces.

Je connaissais par La Question de Henri Alleg ces moments effroyables. Dans la baignoire, quand le Sanglier approcha le chiffon de ma bouche et le serra derrière ma nuque, je tremblai de peur. Je pensai à la mort, brutalement. Avant mon entrée dans la cave, j’avais hâte que le supplice commence. Sous l’eau, après quelques immersions, la peur disparut. Je reviens à la surface. Ils veulent le lieu d’hébergement de Sadek. Je réponds par un hurlement.

Dans l’eau, de nouveau, je réfléchis à une astuce, comme tous les torturés : tenir longtemps sous l’eau, en expirant l’air très lentement, faire le geste désespéré du noyé un peu avant que les poumons se vident entièrement, expirer les dernières bulles d’air avant la remontée et inspirer très vite, en surface, améliorer cette technique sans cesse en réglant ces mouvements sur ceux du tortionnaire pour les synchroniser, sinon on risque de retourner sous l’eau après avoir expiré l’air en surface, prévoir la parade au jet dirigé sur la bouche et le nez, ouvrir le moins possible la bouche sous l’eau et, immédiatement après la remontée, respirer par le nez, trouver la faille du chiffon pour rejeter l’air, lentement, sous l’eau.

Cet effort d’élaboration pour mettre au point la ruse m’occupa les jours suivants, en plein supplice, au point que je n’entendais plus les questions et je me surpris à ne plus hurler. A la séance d’électricité qui suivit la « baignoire », je supportais la douleur, la tête à mes spéculations.

Je fis cette découverte une fois dans ma cellule. Elle me fut d’un grand secours. J’entrevis le point faible du dispositif ennemi. Je m’y infiltrai, m’y blottis et fortifiai mon silence. Je me sentais dès lors plus en sécurité. Aux séances « électriques » je me disais : « Suppose que tu répares une prise sans avoir coupé le courant. »

Ces exercices mentaux dressaient souvent une barrière entre la douleur et moi. J’en fus étonné. Mes tortionnaires restèrent figés, sans parole, le jour où la Gouape brûla par trois fois mes lèvres que je tenais serrées avec l’acharnement têtu de mon enfance.

Il y eut d’autres moments semblables. Je tremblais de froid dans l’eau mais je ne sentais pas les piqûres de feu. Un jour, par quel miracle, j’entendis la voix du muezzin. Elle me ramena vers ma prime jeunesse, sur notre terrasse blanche de la Casbah d’Alger, juste à la minute qui précède la rupture du jeûne, lorsque l’appel à la prière lance ses arceaux du minaret de Djemaa Safir avant que le concert des voix enfantines ne crie le « Ça y est », en écho au coup de canon, précédé par la fumée dont l’apparition, avant le son, nous plongeait dans des discussions approximatives, jusqu’à la classe du certificat d’études. J’étais très loin de la cave.

A ce stade, les rôles furent inversés. Je n’avais peur ni de mes tortionnaires ni des tortures. Le débat entre le « dire » et le « ne rien dire » était tranché en faveur du second. J’étais heureux et fier, conscient cependant de l’extrême fragilité de cette victoire.

Mais l’idée ancrée dans ma tête à ma première rencontre avec le supplice se confirmait : la pression que les tortionnaires exerceront sur moi et celle que l’opinion exerce déjà et exercera sur eux ne sont pas de même nature mais elles sont inégales. La pression populaire sera plus forte. Tenir, tenir par conséquent.

A présent, je suis plus serein, moins agité quand s’ouvre la porte de la cellule. Ma pensée est beaucoup plus tournée vers les frères criant de douleur, que je sais vivants. Et, de les entendre vivre, me rend plus fort.

Je ne serai plus torturé jusqu’au 15 octobre. Depuis cette date, mes tortionnaires m’ont laissé physiquement en paix. J’ai vérifié a contrario la justesse de cet enseignement dispensé dans les rangs du parti : accepter de répondre à un interrogatoire de police, c’est s’astreindre d’avance à d’autres interrogatoires, de plus en plus pénibles, de plus en plus humiliants.

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LA TORTURE PHYSIQUE

J’ai été torturé onze fois.

Poignets et chevilles liés, nu, privé de mes lunettes, j’étais à découvert face à mes assiégeants. Le léger halo tissé par l’araignée de ma myopie aggravait encore cette étrange, douloureuse et humiliante sensation de l’assiégé sans défense livré aux ricanements de l’adversaire.

J’ai subi le supplice, pour la première fois de ma vie, par une belle matinée ensoleillée de septembre, avec, au fond des yeux, la baie d’Alger, sa blancheur et sa lumière fleurie.

J’ai lu d’emblée la mort sur le visage haineux des policiers qui m’ont arrêté. Mon corps a porté longtemps les traces de leur anti-communisme grossier et bestial.

Mon refus obstiné de répondre à leurs questions précises et serrées — ils avaient été renseignés déjà par leurs agents placés à la direction du mouvement — et mon calme ont porté leur colère à un haut degré d’exacerbation.

Leurs assauts se sont succédé, chaque fois plus élaborés théoriquement, plus raffinés, plus crispés dans la pratique.

Les scènes de tortures, dans leurs mouvements, leurs différences et leurs enchaînements, je les livre dans leur succession chronologique, par images. Elles n’ont d’autre unité que celle du lieu et des personnages : les tortionnaires et le torturé.

Dans ma cellule, je suis affalé aux pieds du Sanglier. Son ombre énorme se profile derrière lui. Ma bouche et mon nez saignent. Une douleur aiguë transperce mon tibia, paralyse ma jambe gauche. Mes oreilles sifflent. Mes côtes, mon estomac se tordent. Une séance de punching-ball vient de se terminer, menée à une cadence effrénée ; les coups pleuvaient de toutes parts, dévastateurs.

Je suis étalé sur le parquet froid d’une salle. Elle est vaste ; sa lumière est jaunâtre. Elle dégage le parfum du laurier qui accompagne nos enterrements. Un brouillard en morceaux moelleux est piqueté de silhouettes floues. Mon dos et mes flancs souffrent. Le Sanglier m’a roué de coups de manche de pioche, après avoir exercé ses poings sur mon visage et mon foie.

J’ouvre les yeux : me voici dans la même salle. Je grelotte. On me soulève. On me suspend à une barre de fer horizontale. Je me balance. La corde rugueuse cisaille les plaies sanguinolentes de mes poignets. Je perçois intérieurement des craquements. Mes mains se détacheront-elles ? La douleur est intolérable. Je transpire abondamment. De grosses larmes viennent éclater au bord de mes paupières. Armé d’une baguette longue, souple et pointue, la Gouape frappe sur mon sexe ; un torrent d’ordures coule de sa bouche. Des gouttes lourdes d’un liquide chaud glissent entre mes cuisses. Du sang. Je perds connaissance.

Un bruit sinistre : les verrous grincent. J’émerge brutalement de mon évanouissement, nu sur une paillasse humide, toujours entravé. Fait-il jour ? Fait-il nuit ? On me bande les yeux. Je glisse dans des couloirs, vrais ou faux, peuplés d’arcs-en-ciel, guidé par une main inamicale vers un escalier en colimaçon. Un bruit familier ; mon sang se fige ; l’eau coule paresseusement. Voici la baignoire. J’attends, assis, qu’elle soit pleine. Sa surface est presque verte, ses bords d’une blancheur accueillante ont soutenu les épaules harmonieuses de jeunes femmes avant d’échouer dans cette cave sombre. En demi-roue, allongé sur l’eau, je regarde le plafond bas et la lumière blafarde ; cela me rappelle la salle chaude des bains maures moins la chaleur. Les aiguilles du froid me transpercent. Sur les plages gonflées de soleil on nage, on plonge... Je plonge vers la mort. Remontée, hurlements, question, silence, « Je ne sais pas », plongée, remontée, hurlements, silence, hurlements à faire éclater les cordes vocales, plongée. Je me réveille, couché sur le ciment mouillé, près des excréments de ceux qui m’ont précédé, une botte lourde et sale s’étale sur mon ventre démesurément gonflé d’eau. Je prendrai ce bain forcé deux fois encore.

Bruits de bottes convoyeuses. Par les couloirs aux détours changeants, je marche aveugle, frôlant d’imaginaires abîmes, vers l’électricité. La douille descend. Les vibrations partent des épaules, du cœur, des testicules, de la bouche que je refuse d’ouvrir parce que la veille j’avais vu la langue pendante, brûlée, de Hocine. Par trois fois, ma tête éclate, mes dents claquent sous la flèche de l’éclair.

Et mes lèvres resteront collées par leurs plaies jusqu’au lendemain. Mes bras sont des fourmilières. Je connaîtrai ce supplice trois fois. Par trois fois, je suivrai la descente lente et calculée vers moi d’une vipère, deux dents au fond de la gueule sans lèvres, une douille sans anneau, labourant ma chair, fouillant dans mes entrailles.

Pour la dernière séance je suis assis, menottes aux poignets, derrière le dos de la chaise. Immobilité presque totale. Sur ma tête, cachant mon visage, un seau vide, renversé. Plusieurs baguettes frappent sur l’ustensile, lentement au départ : les coups sont espacés, les rythmes et les intensités diversifiés ; les coups redoublent, les rythmes sont plus vifs. Au bourdonnement succèdent les vertiges, puis naît progressivement une hantise affolante : la surface du crâne devient concave, les os ramollissent, se mélangent au cerveau en une bouillie rougeâtre, grise, sale, que les baguettes fouillent avec leur bout, museau de gros rats. Affreuse sensation du supplice dit du « casque allemand ». Mes vertiges n’ont disparu qu’une semaine plus tard.

Au cours de toutes ces épreuves, je n’ai livré à aucun moment un seul secret de l’Organisation.

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L’ISOLEMENT ET LA TORTURE MORALE

La torture physique plonge le torturé dans un bain de panique, surtout aux débuts. Dans les moments de répit, elle le livre à l’angoisse. C’est ce moment que choisit le tortionnaire pour glisser les pressions morales, complément de la torture physique. Ces pressions sont plus dangereuses politiquement que celle-ci. Aussi sûrement que la mer, elles emportent celui qui perd pied.

Menottes aux poignets, allongé des heures durant sur une paillasse sale, affaibli par les sévices, barbu, sans savon, sans vêtement de rechange, les détenus sont confiés à l’isolement total, deux mois pour certains d’entre nous, trois mois pour d’autres6.

Les cellules sont petites7, étroites, froides, mal aérées, sans fenêtres, souvent humides. Chaque prisonnier y vit seul, porte fermée, jour et nuit. Les premiers jours, il en sort les yeux bandés, toujours flanqué d’un gardien armé. Aux toilettes, au robinet, dans les couloirs, aucun détenu n’en rencontre un autre.

Sans informations politiques, ne situant pas son lieu de détention, ne parlant guère, il subit un début d’asphyxie lente, due beaucoup moins à l’insuffisance d’air qu’à l’absence de nouvelles, surtout de sa famille.

Dès les premiers jours, l’isolement crée un terrain psychologique sur lequel pousse la hantise, lançant dans tous les sens ses tiges sous formes de questions, nourriture de l’insomnie : « D’où est venue la trahison ? Quels sont les frères arrêtés ? Les parents et amis sont-ils au courant ? Que font-ils ? La presse a-t-elle parlé de l’événement ? » Les questions se pressent, se bousculent, se télescopent, restent sans réponse. La plus lancinante : « Quand sera-t-on de nouveau torturé ? » en amène d’autres : « Qu’a dit X sur tel problème ? Comment colmater telle brèche ? Quelle attitude faut-il avoir en cas de confrontation ? »

L’isolement est aggravé par sa propre incertitude. On n’en perçoit pas le terme. Les geôliers annoncent sa fin de temps à autre, mensongèrement. Le fragile espoir vite retombe. La lettre familiale promise, la brosse à dents demandée, le médicament prescrit, arrivent avec un retard considérable ; le soleil et le ciel restent invisibles, une toilette réelle est rare, le jour et la nuit se confondent les premiers temps, l’habitude de parler se perd et l’intériorité se résume en questions et en exposés mentaux dont on décèle parfois le vide.

On peut s’adapter à l’isolement, acquérir cette discipline que donne l’habitude de la vie solitaire. Ici c’est impossible. La menace plane, les verrous grincent, les portes claquent, les détenus appellent, les gardiens crient des réponses ou des jurons, les torturés hurlent, le poste d’Alger braille sa musique, et tout ce vacarme, de jour comme de nuit.

Cette ambiance met les nerfs à fleur de peau ; elle encercle l’isolement et ce dernier sape insidieusement l’esprit de résistance et prépare le terrain à l’utilisation par les policiers de trois moyens, essentiellement : tentatives de corruption, entreprises de démoralisation, menaces.

La torture morale, dans le cadre de cet éventail, est riche de l’imagination sadique des tortionnaires.

Je suis couché face aux escaliers qui mènent au lieu du supplice. Je reviens de la baignoire. Ma somnolence est peuplée de rêves fantastiques. Œil torve, le sergent Ch. m’empêche de dormir. Toutes les cinq minutes il me secoue, soulève la couverture, vérifie si le bandeau de mes yeux n’a pas bougé et me dit : « Ne dors pas, ton tour va venir. » De grosses souris traînent leurs ventres lourds autour de moi : les bottes des convoyeurs. Cette nuit du 21 au 22 septembre sera hallucinante. Elle hurlera par la bouche d’hommes et de femmes, militants ou sympathisants de l’O.R.P8. Dans un demi-rêve, je vois la gueule horrifiée du cheval de Guernica. On m’a dit par la suite que j’ai crié : « Epargnez les femmes, torturez-moi. » Près de moi, le Rouquin parle à Sadek. Ils ont donc pris mon compagnon de lutte. Je suis désespéré. J’entends sa voix, je la reconnais, derrière moi, dans ce chuchotement acquis dans la vie clandestine de la guerre. Le Rouquin s’adresse ensuite à Larbi, qui répond en kabyle... Je me réveille. La farce est grossière. Larbi ne parle pas le kabyle. Sadek est donc libre. Je suis heureux. Le plan de démoralisation conçu par mes adversaires a échoué.

La nuit de la flagellation, peu avant le supplice, le Rouquin me transmet le bonjour de Safia, ma femme. Je suis heureux et désemparé à la fois. Est-elle ici ? Pourquoi ? Au milieu du supplice, le Rouquin menace : « Parle ou je torture ta femme. » Du fond d’un couloir obscur, Safia me dit d’une voix blessée : « Parle, ils m’ont brûlé le corps. » Non, elle ne peut pas m’inviter aux aveux. Et pourtant c’est sa voix. Mes yeux en vain cherchent à distinguer les traits du visage encadré de cheveux blonds. Elle supplie encore. Je consens à dire que Hamid est le pseudonyme de Boudia. Je t’en demande pardon, mon frère ! Les policiers t’auraient de toute façon identifié. Tes lettres étaient claires. Elles avaient été saisies sur moi. On avait trouvé sur Hocine l’ordre de mission destiné à Bourboune. Je savais que tu étais en sûreté. J’ai refusé de donner les deux lieux de notre rendez-vous. Il me fallait sauver Safia des tortures. Jamais je n’aurais parlé si ta liberté avait été en jeu.

Mais Safia n’était pas au fond du couloir. La mise en scène avait réussi, uniquement cette fois-là. Désormais, je serai sur mes gardes.

Dans cette même salle, au cours de cette même soirée avant cette scène, le Rouquin m’avait mis en joue, de loin. « Tourne-toi vers le mur. Si tu ne donnes pas l’identité de Hamid, je te descends. Je compte jusqu’à dix. » J’obéis et comptai avec lui, mentalement. A huit, je fis volte-face et criai : « Vive la Révolution socialiste ! » Il ne tira pas. Avait-il une arme ? J’étais sans lunettes. Aurais-je réagi de cette façon si j’avais vu l’arme ? Quand je décidai de me retourner, je calculai que j’avais une chance sur deux de vivre et je ne réfléchis plus, faute de temps.

Quelques jours auparavant, il m’avait également menacé de son arme. Devant l’échec de cette menace, il s’était retourné, furieux, vers ses aides : « Qu’on le torture jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

Cet après-midi, il fait doux. Je suis allongé dans une cour encaissée, ouverte au ciel, au soleil, aux arbres, aux oiseaux, à la brise. Je dors profondément. On m’a désentravé. Je respire un air léger pour la première et dernière fois ici. Je suis réveillé par la fraîcheur de la soirée. Il fait sombre. Une porte au fond de la cour est ouverte. Elle donne sur un terrain que mes yeux rendent plus vague. Pas un bruit. Je dresse l’oreille. Personne n’est là. Sur quoi donne cette porte ? Brutalement la mort d’Audin me taillade le cœur. Je pressens la provocation. J’appelle trois fois. On me ramène à la paillasse, dans le couloir, à vingt centimètres des égouts. Mes chevilles demeurent libres. Cela m’intrigue. Aucun geste ici n’est dû au hasard. Je somnole, rassuré malgré tout, un peu reposé. Bientôt au-dessus de moi, des voix échangent des mots : « Le cochon de rouge sera tué ce soir. N’oublie pas que c’est toi qui tires. Je le guide vers le bas du terrain ; tu viseras le dos. »

Nouvelle mise en scène ou imprudence des tueurs ? Mes entrailles se nouent. L’assassinat est pour ce soir. Ma décision est prise, appliquée sur-le-champ. De toutes mes forces, en arabe et en français, je crie : « Ici Bachir Hadj Ali. On va m’assassiner cette nuit sous prétexte que je cherche à m’évader. Dites-le autour de vous, quand vous serez libres. » Je répète la phrase, étouffant difficilement des sanglots, larmes aux yeux. Je revois Safia, les enfants. Je crie, je me lève. On accourt, le Rouquin en tête. On tente de me rassurer, de me calmer ; en vain. Je réclame qu’on lie mes chevilles et qu’on me remette en cellule. J’obtiens satisfaction. Je passe la nuit éveillé. Désormais je dormirai le jour et veillerai la nuit, une fourchette cachée à portée de mes deux mains liées.

15 octobre. Un vendredi soir. Belzébuth me fait venir dans son bureau. « Tu ne feras plus de recherches sur la musique algérienne. Mardi, tu passeras devant le tribunal militaire. Tu seras condamné à mort. La grâce sera refusée. Tu seras fusillé. Nous verrons alors si tu te comporteras aussi courageusement que face à la torture. » Je reçois le choc. Est-ce un bluff ? Est-ce vrai ? Je suis à l’extrême limite de la faiblesse physique. J’ai perdu vingt kilos en trois semaines. Je pense à la lettre que j’écrirai à Safia dans ma cellule de condamné à mort ; je répartis mentalement les livres entre Safia (l’essentiel), la Bibliothèque nationale, les disques et je me promets d’être digne de mes camarades, du parti qui m’a formé. Sur mon visage je ne laisse voir aucun signe de défaillance. Les policiers, autour de Belzébuth, sont gênés. Je regagne ma cellule. Sous ma veste, à la tête du lit, je trouve un petit rectangle parfait en papier jaune, une lame de rasoir. J’étouffe le cri d’ « assassin ! » Je me demande quel est le plus remarquable des défauts de Belzébuth : sa méchanceté de vieille fille bigote ou son incommensurable bêtise. Le lendemain un policier m’apporte un livre. Quelle gentillesse ! On bavarde une minute. Il s’en va. Je regarde le titre du livre : Au poteau. Les pressions continuent.

Je passe sur les mensonges grossiers et les calomnies destinés à dresser tel frère contre tel autre, à discréditer tel responsable, à semer le doute.

C’est sur le défaut le plus vil que les tortionnaires, lâches de nature, fondent leur espoir : la lâcheté. Le soir de mon arrestation, un policier me rend visite, crayon et papier à la main. « Une tête doit tomber, me dit-il, la tienne ou celle de Zahouane. Il te charge. Charge-le et tu sauveras ta tête. »

Dans la déclaration politique que j’ai faite, j’ai revendiqué mes responsabilités, fait l’éloge des qualités humaines de Hocine et me suis félicité de notre collaboration loyale et fraternelle à la tête de l’O.R.P.

Je ne revis plus le policier.

Notre isolement porte en lui l’esprit de révolte et de riposte ensuite.

La volonté de survie se manifeste au niveau des gestes quotidiens : la pomme partagée en deux moitiés pour le midi et le soir, mangée jusqu’aux pépins, le pain caché dans les souliers pour le lendemain, le café du matin attendu comme un messager de la vie, le couscous du vendredi, les livres déchirés trouvés au W.C. ou aux lavabos, lus à petites doses pour ne pas avoir de journées entièrement vides et raccourcir le temps de l’angoisse, l’appel au gardien pour boire ou uriner, prétexte pour respirer l’air du couloir ou rencontrer — par impossible — une tête connue, la précipitation devant le judas fermé pour essayer d’écouter cette voix nouvelle, pourtant familière...

Cette volonté de survie se manifeste à un degré de conscience supérieur par la protestation verbale ou écrite, ferme, contre la torture, par la revendication de soins, du régime alimentaire, pour mettre fin aux brimades, par le refus de gamelle et la grève de la faim. J’ai observé quatorze jours de grève de la faim.

Je savais que mes lettres aux avocats, aux ministres de la justice et de la défense n’arriveraient pas à destination. Elles étaient pour moi un exercice destiné à graver dans ma mémoire les faits, et un moyen de pression indirecte sur mes tortionnaires.

Ces actions incessantes entretenaient mon moral, rythmaient mes journées, meublaient mes discussions intérieures, me permettaient de sonder le dispositif adverse, me sortaient de ma condition.

Ma confiance s’en est trouvée raffermie ; dans les moments les plus noirs, au creux de la vague, j’analysai le moindre recul des tortionnaires, le moindre aspect positif, avec la subjectivité la plus naïve.

A l’intérieur de cette géhenne, l’unique réconfort moral m’est venu de certains jeunes djoundis.

Les premiers jours je les trouvais brutaux, impolis. Ils s’occupaient de la grosse besogne avant les tortures (entraves, transports), après les tortures (nettoyages). Ils étaient agités, nerveux. Ils s’adonnaient à des jeux durs : l’unique moyen pour ces soldats « prisonniers », payés misérablement, de noyer les images des sexes brûlés, des corps nus, affalés, écartelés.

Leur attitude changea à mon égard dès la fin du premier supplice. Mon comportement me valut le respect et peut-être l’affection de certains d’entre eux. Chaque jour, je recevais la marque de ce respect et de cette amitié que j’idéalise encore sans doute, marqué par mon séjour dans cette maison de la mort. Mais l’attitude de ces soldats que je salue avec émotion, outre qu’elle honorait l’armée déshonorée par les officiers tortionnaires, avaient une portée qu’ils ne soupçonnaient pas : ils étaient nos alliés contre les barbares. A leur manière, ils nous ont aidés, eux aussi, à vaincre et ils entretenaient en nous la confiance en l’homme dans ce monde inhumain.

Alger, octobre 1965.

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ANNEXE

Lettre adressée le 3 octobre 1965 du Centre de Poirson au ministre de la défense nationale :

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants. Au cours de la semaine qui a suivi mon arrestation opérée le 20 septembre, le centre de détention où je suis emprisonné a été le théâtre d’horreurs sans nom. Avec d’autres frères et sœurs j’ai été atrocement torturé. La nuit du 20 au 21 septembre demeurera dans mes souvenirs comme une nuit de cauchemar, mutilée dans le corps d’hommes et de femmes livrés à la violence la plus sauvage, peuplée de hurlements hallucinants, noyée dans les larmes et le sang.

Je parlerai de ce que j’ai vécu et j’espère que chacun des frères et sœurs supplicié témoignera demain s’il ne l’a déjà fait.

J’ai connu dix fois9 le lieu du supplice et les moments les plus effroyables de mon existence. Deux séances de punching-ball jusqu’au sang, une séance de bastonnade, roué à coups de manche de pioche, trois séances de « baignoire », trois séances d’« électricité », une séance de suspension par les poignets ensanglantés, de flagellation du sexe et de coups sur les testicules. A la fin de chaque séance on m’a ramené pantelant, évanoui, à la cellule où je vis dans un isolement total.

Je connais mes tortionnaires. En réponse à mes protestations verbales et à la grève de la faim que j’ai observée, ils se disent « couverts » par leurs chefs supérieurs, me répondent par les insultes les plus grossières, profèrent à mon égard des menaces de mort, me refusent les soins les plus élémentaires, imaginent toutes sortes d’humiliations. Pourtant, dans ces épreuves, ce n’est pas le torturé qui est dégradé moralement, mais les tortionnaires. Demain, quand notre peuple saura la vérité, ils seront cloués au pilori. Pour paraphraser le président Lincoln : « On peut cacher la vérité à un homme, tout le temps ; on peut cacher la vérité à tous les hommes, un temps ; on ne peut cacher la vérité à tous les hommes, tout le temps. » Ces hommes et ceux qui ont ordonné le supplice se sont disqualifiés moralement et politiquement. Que deviennent dans ces condition les références à la morale dont est semée la déclaration du 19 juin ?

Je n’ai cédé ni à la pression physique, ni à la pression morale. Je sors de l’épreuve avec mon honneur de militant sauf, avec cette conviction profonde qu’une cause est perdue dès lors qu’elle se défend par la torture. C’est l’enseignement légué par l’expérience française chez nous au cours de la guerre de libération.

Je dois à la vérité de dire que, dans cet enfer créé par des hommes sans humanité, les seuls moments de réconfort moral, je les ai connus grâce à de jeunes djoundis ; leur comportement leur fait honneur. Et c’est précisément le plus grand des crimes, la plus grave atteinte au moral de l’armée, que d’avoir utilisé ces jeunes djoundis, paysans sains et de bon sens, pour le gros œuvre de cette infâme besogne : amener les suppliciés sur les lieux du supplice, les entraver, nettoyer la cave et assister aux tortures.

Je sais bien que ma lettre ne suffira pas à mettre fin aux supplices condamnés par notre Constitution et par la Déclaration universelle des droits de l’homme signée par notre pays, et pratiqués encore chez nous après l’indépendance. Je sais que la fin de la torture, venue du fond des âges d’obscurantisme et qui constitue une des plus odieuses manifestations de la violence exercée par les forces d’oppression et d’exploitation sur les forces de progrès, ne prendra réellement fin qu’avec un régime où l’homme n’exploitera plus son frère. Mais je pense que les responsables doivent être mis devant leur responsabilité, afin que personne demain ne puisse dire : « J’ignorais ».

J’ai l’honneur de vous demander par conséquent d’user de votre autorité pour que soit condamnée la torture, bannie sa pratique, démantelés ses instruments, fermés ses lieux, châtiés ceux qui la pratiquent et ceux qui l’ordonnent.

Veuillez agréer, monsieur le ministre de la Défense nationale, l’assurance de ma haute considération.

Bachir HADJ ALI.

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CHANTS POUR LES NUITS DE SEPTEMBRE

I. TOUCHIAT

Ouverture

Je veux mon chant de feu

Ni plaintif ni arrogant

Ses rimes tombent reste sa raison

J’ai découvert des mots étranges dans ma prison

Et des nids d’araignées coincés entre les saisons

Je conduis ce chant et ce chant me conduit

Vers les demeures sages et tristes

Des épouses fidèles qui nous adjurent de taire

Les caches provisoirement secrètes

Où tout un peuple clandestin aiguise

Ses libertés démocratiques.

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II. ISTÎKHBAR

Ma cellule parle

Ma cellule fait sa comptabilité annuelle

Elle tue les moucherons à leur naissance

Elle dissout imperceptiblement les cerveaux pessimistes

Elle tient ouvertes les plaies largement

Elle berce le suicide suggéré à distance

Elle raconte la fuite funèbre du temps

Elle prie sur les corps sans sépulture

Elle dit ton nom pour aviver la détresse

Elle défait les tresses parfumées au laurier

Elle plie sous le poids des grandes espérances

Les veines de la révolution creusent ses murs rances.

Mon amour

Hier

Je t’aimais et la flamme consumait le bois

Je t’aimais et le sel enrichissait le sang

Je t’aimais et la terre absorbait la pluie

Je t’aimais et le palmier s’élançait vers le ciel

Aujourd’hui

Mon cœur sonne et les nuits pleurent ton nom

Et l’écho retentit en sanglots tlemcéniens

Je t’aime et l’isolement appelle au secours

Je t’aime plus que le détenu l’oiseau et les fleurs

Je t’aime plus que la solitude le rire de l’ enfant

Je t’aime et les poumons supplient l’air

Je t’aime plus que les yeux bandés la lumière

Je t’aime plus que les lèvres barrage à la question

Je t’aime plus que neuf et dix ne s’aiment en décembre

Je t’aime et ma résistance est décuplée

Je t’aime plus vitale que ma vie

Mais je ne livrerai pas mes frères

Pour t’éviter le supplice.

Nuits de septembre

Dès que pâlit le soir surgit le bien-aimé

Nuits longues de ma nostalgie

Nuits peuplées des préludes à mes rêves

Je vous ai languies

Nuits longues trop longues

Les chacals détrônent le lion

Sur les marches de septembre s’écrasent les corps

Des cris de femmes se succèdent aux hurlements des femmes

Les baignoires tournoient manèges livides

Au-dessus de nos têtes bandées de barbelés

Et les bottes rythment la musique des pendus

Et le pas des enfants frôle les abîmes

Nuits longues livrées aux hyènes

Les lumières clignotent à chaque brûlure

Les crachats pleuvent sur les refus lucides

Le plafond croule à chaque immersion

L’eau coule coule mercure sur le tympan

Nuits longues asservies

L’ombre des assassins prolonge l’agonie

Les sadiques fouillent les corps recroquevillés

Nuits longues, trop longues

Les cœurs éclatent comme des grenades rouges

La meute de chiens sillonne ma ville

L’angoisse de la cité se retire en vagues somnolentes

Nuits longues, trop longues

Notre enfer est plus vivant que celui du ciel

Nuits incendiées dans nos corps

Nuits brouillées mêlées aux jours

Est-ce l’aube est-ce le crépuscule

Dès que pâlit le soir surgit le bourreau.

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III. NEQLABAT

Sache mon frère

A Sadeq Hadjerès.

Sache que ton nom a traversé les océans et franchi les cols

Sache que ton nom a hanté la caverne repaire des reptiles

Sache que ton nom a claqué au vent drapeau souterrain

Sache que ton nom a fermé les lèvres et brisé les dents

Sache que ton nom a fait couler leur bave et mon sang

Sache que ton nom fait d’acier régénère

Je te dois d’être vivant tu me dois d’être libre.

Lénine

A Larbi Bouhali.

Que faire en votre absence loin de vos leçons

Que faire au fond des âges préhistoriques

Que faire sous le règne d’hommes incultes et laids

Que faire lorsqu’ils brisent les mâchoires avec le tome deux

Que faire lorsqu’ils insultent la malice enfantine de vos yeux

Que faire lorsque « Que faire » est brûlé

Sinon lutter par le refus de la compromission.

Ton exemple

A Henri Alleg.

Tu as dit un mot plus percutant qu’une balle

Tu as dit un mot plus vivant que nous

Tu as limé l’outil pour éviter la rouille

Je t’ai appelé et l’amande m’a livré

Trois lettres et comme toi j’ai dit Non

Et comme toi j’ai vaincu les monstres.

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IV. ACHOUAQ

Cantique

A Dahboucha.

Mère, père, si je vous dis que des fées noires

Encerclent mon cercueil vert

Croyez-moi

Mère, père, si je vous dis que le feu sillonne mon corps

Par reptations irrégulières

Croyez-moi

Père, mère, si je vous dis qu’au bord des larmes

Vos cantiques me bercent

Croyez-moi

Mère, père, si je vous dis que dans ma tête

Chante la voix du muezzin

Croyez-moi encore

Mère, père, si je vous dis que les bourreaux bouche bée

Demeurent impuissants

Croyez-moi toujours.

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V. CHAABI

Silence

A Mohamed Harbi.

Où est Sadeq la raison des matins clairs

— Je ne sais pas

Où est Hamid les larmes fugitives des soleils ivres

— Je ne sais pas

Où est Boualem le basilic de la tendresse prophétique

— Je ne sais pas

Où est Larbi la modestie fidèle à l’idéal des pauvres

— Je ne sais pas

Où est Dahmane la longue marche de l’unité ouvrière

— Je ne sais pas

Où est Belhadj prochain porteur du blé et des roses

— Je ne sais pas

Où est Djelloul jeune courage des tempêtes futures

— Je ne sais pas

Où est Djilali le cèdre des vies droites

— Je ne sais pas

Où est Raïs mot cristallin de l’amitié naissante

— Je ne sais pas

Où sont l’action et la pensée enceinte et l’avenir

— Chez le peuple de ma terre natale.

Tenir

A Safia.

Tenir contre le mépris enrobé de miel

Tenir contre la peur de soi et les secrets vitaux

Tenir dans le creux de la main les vertiges du silence

Tenir séparés les jours et les nuits en fusion

Tenir dans la crasse humide contre l’usure des heures

Tenir sur un fil de braise et percer l’isolement

Tenir contre le gel des grands fonds et les éclairs fléchés

Tenir le langage simple et courageux des hommes

Tenir sous la langue le sel de l’hospitalité jusqu’à l’extinction des feux

C’est dur très dur ma sœur égale

Tenir au fond de la place Safia

Sève des jardins blancs

L’inonder de larmes alternativement fraîches et brûlantes

Tenir tenir pour revoir tes yeux verts

Y dissoudre le voile noir des veuves au sein tari. Tenir

Tenir jusque-là et s’il le faut mourir.

Djoundi jeune frère

A Smaïl et Youcef.

Une pierre offerte par le djoundi c’est une pomme

Tu m’as donné un fruit les soirs des lassitudes

Un bol de lait offert par le djoundi c’est du miel

Tu m’as confié ton sang les matins de solitude

Une amitié naissante pour le djoundi c’est un bon jour

Tu m’as dit salut au creux des vagues cruelles

Bénies soient la mère et la terre de ta première démarche.

VI. M’SEDAR

La rôdeuse

A Ahmed Abbad.

Ses filets posés dans les profondeurs nacrées

Elle chemine gluante le long des veines sèches

Œil torve sentinelle des caveaux de glace

Elle suce des fleurs de sang sur une lame de jade

Elle vomit ses dents noires avale ses lèvres fades

Elle guette les nuques innocentes au sortir des tunnels

Elle reflue furieuse le long des gorges accidentées

Elle tue les enfants sans pain et les vieillards sans lait

Elle dort sur les lits des porcs impuissants et sournois

Elle danse sur les doigts verrouillés du tortionnaire

Ici on la surnomme la mort Ici la mort Ici la mort.

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VII. IKHLASS

Deuxième serment

A Hocine Zahouane.

Je jure sur les nuits dénaturées de septembre

Je jure sur les larmes et la voix de la suppliciée une

Je jure sur la langue sanguinolente de Hocine

Je jure sur les cataclysmes psalmodiés par Yasine

Je jure sur les corps tailladés et les cœurs en sanglots

Je jure sur le découragement parcellisé des héros

Je jure sur la fierté qui survit au carnage

Je jure sur le silence vital et la peur de mourir

Je jure sur les regrets sincères de ceux qui ont parlé

Je jure sur les âmes mortes après la trahison

Je jure sur le verbe sale des bourreaux bien élevés

Je jure sur le dégoût des lâchetés petites- bourgeoises

Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses

Que nous bannirons la torture

Et que les tortionnaires ne seront pas torturés.

Alger, octobre 1965

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VIII. QADRIAT

Lambèse

Lam-bist c’est des barreaux et de vieux murs

Mais pour nous, retour d’El-Kettar

C’est le rayon d’un jeune soleil timide juvénile

C’est la flamme indolente d’une lampe à alcool

C’est le doux langage du mot camarade

C’est réapprendre à parler, à marcher, à jouer

C’est le froid sec des respirations détendues

C’est pour demain les promenades à hautes altitudes

Sous la tendre et terrible pression des multitudes.

Lambèse, novembre 1965

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Notes

1 M.A.L.G. : Ministère de l’armement et des liaisons générales du G.P.R.A.

2 Volontaires de la mort.

3 Anciens militants du F.L.N. devenus agents du colonel Godard.

4 Cf. Charte d’Alger.

5 Nous avons désigné chaque tortionnaire par le surnom que nous lui avons donné en commun. « Le Sanglier » était aussi le nom par lequel les détenus F.L.N. de Lambèse, en 1957, désignaient le prévôt chargé de les « accueillir ». Il était réputé pour sa férocité.

6 Hadj Ben Alla, Nekkache et Abderrahman Chérif se trouvent à Poirson depuis le 19 juin.

7 La « cellule zéro » est une soupente : 1,20 m dans sa plus grande et 50 cm dans sa plus petite hauteur, 1,20 m de profondeur. On y étouffe littéralement. Elle rappelle le cachot où l’émir de Boukhara faisait mourir à petit feu ses prisonniers avant la Révolution d’Octobre.

8 L’Organisation de la résistance populaire.

9 A la date du 3 octobre 1965, Bachir Hadj Ali n’avait pas encore connu sa onzième séance de supplice, le « casque allemand ». (Note de l’éditeur.)

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